C'est donc en première année que j'ai rencontré une patiente bipolaire alors que j'étais dans un secteur ouvert de psychiatrie. C'est-à dire qu'il y avait des patients en hosptitalisation libre (de leur propre gré) et des patients en hospitalisation à la demande d'un tiers (ou HDT - un proche de l'entourage a demandé à ce qu'on hospitalise quelqu'un qui pourrait être dangereux pour lui-même ou un autre avec l'aval de deux médecins différents). A l'époque encore on utilisait le terme de PMD (psychose maniaco-dépressive) et on introduisait le diagnostic de "bipolaire" au fur et à mesure.
Bref, la patiente que j'ai vue étant en phase mélancolique. Je crois que c'est la phase la plus impressionnante... Elle ne s'était pas lavée depuis des jours, refusait de s'alimenter et pouvait tenter de se suicider avec n'importe quel objet. Les entretiens étaient impossible, elle était aphasique (ne parlait plus). Sa famille l'avait retrouvée dans l'insalubrité, recroquevillée sur le tapis de l'entrée. Ca devait faire plusieurs jours qu'elle était dans cet état parce que depuis plusieurs jours elle s'était absentée du travail et ne répondais plus au téléphone... Bref, arrivée dans le service, le psychiatre avait prescrit la chambre d'isolement. Dans cette chambre, il y avait un gros hublot avec un volet de manière à ce qu'on puisse la surveiller de l'extérieur. Nous avions comme consigne de ne lui laisser aucun couvert. Dans la chambre, il n'y avait qu'un lit et un WC visible aussi... Il fallait surveiller la prise de médicaments, l'alimentation et les aide-soignants lui assuraient les soins d'hygiène qu'elle n'était plus à même de faire. Sincèrement, on aurait dit un animal tant il n'y avait plus d'âme dans ce corps. Un jour, on a dû finir par la laisser nue dans sa chambre parce qu'elle a tentée de s'autolysée (suicider) avec sa chemise et les draps... Au bout d'une semaine, il a été décidé qu'elle ait une électro-convulsivothérapie (communément appelée électrochocs).
Le principe est simple. En la présence d'un médecin anesthésiste, sous anesthésie générale, un petite stimulation électrique est transmise pour provoquer une sorte de crise d'epilepsie. Le résultat n'est pas sûr à 100% mais le bénéfice est que le patient peux sortir de sa phase mélancolique. Effet probant chez cette dame parce qu'elle était méconnaisable ensuite. Plus locace, souriante, cortiquée... mais consciente de ce qui lui était arrivé ces dernières semaines avec un sentiment intense d'impuissance.
Je trouve que la phase mélancolique est la plus impressionnante.
En troisième année, j'ai fait mon stage en secteur fermé... On y retrouve les HO ou hospitalisation d'office (décision du Procureur de la République). Les patients bipolaires sont souvent en phase maniaque. Bien souvent, ils ont troublé l'ordre publique. Les bipolaires en phase maniaques sont ceux qui me paraissent les plus communs. Beaucoup sont écrivains, acteurs, chanteurs... J'y ai vu des célébrités. On va dire qu'ils ont une sorte d'hyperactivité. Ils parlent beaucoup, peuvent remplir des cahiers entiers en une nuit. Ils sont infatigables. Ils ont une hyperactivité psychique. Comme s'ils pensaient plus vite qu'ils ne parlaient au point où parfois ils sont incohérents que ce soit dans les paroles, dans les écrits, leurs peintures... Et puis ils ne tiennent pas en place, peuvent parler pendant des heures. Parfois certains ont une sorte de paranoïa... Rien à voir avec celle des psychotiques schizoïdes. Parce que contrairement aux psychotiques, eux sont conscients de leur maladie malgré tout donc sont assez compliants aux soins. Même si je ne les suivais pas super bien (j'ai tendance à avoir plutôt deux de tension), c'était ceux avec qui il était plus simple d'entrer en contact. Parce que finalement, on en a rencontré plus qu'on ne pense. Ils ont un sentiment de toute puissance qui bien souvent les ont incité à être en rupture de traitement parce qu'ils se sentent bien. Mon rapport avec eux était simple. Je leur posais systématiquement des limites... sans les infantiliser non plus parce que certains étaient plus âgés que moi. Mais c'était plutôt en leur donnant l'impression d'un défi à relever. Par exemple, je leur demander de relever le défi de ne pas parler pendant trente minutes... Pourquoi? Pas parce qu'ils me gênaient parce que je sais devenir sourde quand il le faut mais parce qu'en psychatrie, on mélange tout le monde. Les psychotiques (ex-schizophrénie, psychose infantile) sont dans le même lieu de vie que les névrosés (syndrome de conversion ex-hystérie, bipolaire). Le but du défi était de le protéger et l'éloigner un peu d'un schizophrène qui peut être dangereux quand le traitement n'est pas encore efficace.
Bref, voilà ce que j'ai vu dans mes premières années de professionnel de la santé!
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